Ils doivent disparaîtreL'accusation est tombée : les professeurs ont été de bons élèves. Et ils ne sont que cela. Trop savants, ils ne sont donc pas capables de se mettre au niveau des élèves qui rencontrent certaines difficultés. Désespérants de ringardise, ils ne savent pas manier le jeune, ce bas-de-gamme dialectal que les adultes se hâtent de singer auprès de leurs enfants ; et leur obstination désuète à utiliser l'ancien français, celui d'avant 1980, celui qui permet d'exprimer toutes les nuances du cosmos, est un motif suffisant pour les condamner. Conservateurs ennuyeux de musées devenus poussiéreux, qui abritent des oeuvres qu'on nous somme de ne plus visiter, ils s'accrochent au vieux monde de la transmission des savoirs et résistent bruyamment à l'injonction du niaiseux "apprendre à apprendre". Ils n'ont pas compris qu'Auguste Comte avait tort : puisque la Terre compte aujourd'hui plus de vivants que de morts, il n'y a plus d'héritage à léguer. Il leur faut donc fermer boutique. Apprenons désormais à nos enfants à devenir ce qu'ils sont déjà, et allégeons-nous du poids de la culture passée. Enivrons-nous de divertissements immédiats, célébrons événements sportifs et télés novelas fabriqués par nos fournisseurs de drogues télévisuelles, et enfouissons définitivement, à la manière de déchets radio-actifs contagieux, les derniers oripeaux d'une culture défunte. Et avec eux, leurs derniers défenseurs.
Alors, les professeurs doivent disparaître. C'est écrit. Arrêt définitif et sans appel. Oh, ce n'est pas que leur protestation empêche les réformes de suivre leurs cours : ils auront beau s'indigner qu'on réduise le français et l'histoire à des techniques de communication, ils auront beau clamer qu'apprendre à penser ne se réduit pas à acquérir des compétences presse-boutons, cela n'empêchera pas nos réformateurs zélés de réformer, avec l'adoubement des classes moyennes qui font l'opinion, et celui des groupes de communication qui façonnent les classes moyennes. En fait, si les professeurs doivent disparaître, c'est qu' ils gênent encore un peu, comme un remords d'après crime. Ils sont la mauvaise conscience de cette gauche dont ils sont encore majoritairement électeurs (pour longtemps ?) et qui a brutalement abandonné le souci du capital culturel pour celui de la culture du capital. Ils sont la mauvaise conscience de ces journaleux qui aimeraient bien se débarrasser du regard critique des maîtres sur leur profession. Ils sont la mauvaise conscience des classes moyennes qui aimeraient se perdre dans la futilité consumériste sans que de vieux barbons leur rappellent qu'il est des plaisirs plus exigeants et plus savoureux. Mac Luhan a tué Ferry et Gutenberg et, comme dans les pièces de Shakespeare, un spectre, cette fois-ci habillé d'une blouse grise, vient hanter nos consciences.
Donc, ils doivent disparaître. Leur mort est programmée, le mouvement est en marche. Crime de bureau qui ne s'avoue pas. La méthode est simple. Il s'agit de recruter chaque année 20 000 nouveaux enseignants qui peu à peu deviendront majoritaires dans les collèges et lycées, et y évinceront les professeurs. Jusqu'il y a peu, les professeurs du second degré (on ne disait pas encore enseignants) avaient obtenu un baccalauréat attestant d'une bonne culture générale, puis passaient une licence fondamentale qui leur assurait une bonne maîtrise des contenus à transmettre, sans laquelle aucune pédagogie n'est possible. Ce n'est qu'ensuite qu'ils préparaient le concours, pendant un an, durée qui était encore un moyen d'approfondir et de donner sens aux connaissances acquises. Or, aujourd'hui la mode est au light : beaucoup de nos jeunes enseignants ont obtenu un bac light et une licence light. Demain, ils passeront un CAPES light avec très peu de vrais morceaux théoriques dedans et recevront à l'IUFM les conseils pour devenir gentil animateur au Club Educ nat. Ils y apprendront par exemple à ne plus transmettre de connaissances (on est tout de même au XXI ème siècle), mais à faire en sorte que les jeunes (on ne dit plus élèves) construisent leur propre savoir. Ils y apprendront également à repérer les graphies correctes dans un texte (sic) plutôt que d'en pointer les fautes d'orthographe.
Ces nouveaux enseignants, suradaptés au lycée light qu'on met en place, auront à peine plus de connaissances que leurs élèves. Ferry avaient ses hussards noirs de la république ; nous aurons nos fantassins de l'humanitaire pédagogique, qui soulageront ça et là les misères éducatives mais seront incapables d'édifier un socle solide de connaissances. Ils deviendront les complices malgré eux de la mort de la culture, c'est-à-dire de son instrumentalisation.
Bien sûr, pour maintenir la biodiversité, on gardera quelques exemplaires des professeurs ancienne manière. Ils seront parqués dans des réserves appelées Henri IV ou Louis Le Grand et seuls pourront les approcher les enfants issus de bonne famille.
vandale@free.fr
le 25 septembre 2000