L'Ecole n'est pas un supermarchéEt voilà maintenant que les parents veulent s'immiscer dans la gestion des écoles. Ils y sont pourtant déjà assez présents, il me semble : pour voter contre les exclusions des élèves perturbateurs, pour faire appel contre les redoublements décidés par le conseil de classe, pour influencer le recrutement des élèves du lycée, pour réclamer des projets "tocs" au lieu de s'inquiéter du seul respect des programmes. Finalement, les désordres de l'Ecole, ils en sont déjà un peu responsables. Qu'à cela ne tienne : ils appellent maintenant de leurs voeux une école plus en phase avec la société, plus en phase avec les entreprises, plus en phase avec le monde. Comme si le monde, les entreprises, la société n'étaient pas déjà suffisamment présents à l'Ecole. Ils veulent des micro-ordinateurs et des assistants d'anglais, et des diplômes préparant à des métiers, si possible bien payés. La culture ? ah bon , il y a de la culture à l'école ? Ils veulent soumettre l'Ecole à leurs vues : ils appellent cela la co-éducation. En fait, les parents se comportent en clients de l'Ecole et comme chacun sait, le client est roi, on lui doit des comptes.
Or, il faut l'affirmer très fort, l'Ecole n'a pas de comptes à rendre aux parents. Elle ne doit des comptes qu'aux citoyens. Les parents ne sont pas clients de l'Ecole : l'Ecole n'est pas un supermarché dans lequel on choisit et négocie ses produits.
Elle n'est pas non plus un simple service public qui devrait satisfaire ses usagers, fût-ce en respectant l'égalité des citoyens. Rien n'est plus idiot que le concept de "service public de l'éducation" (qui figure pourtant dans la loi Jospin de 1989). Car les professeurs ne rendent pas de services. Car ils sont là pour instruire, pas pour éduquer. Car l'école, contrairement aux autres services publics, est obligatoire.
L'Ecole, c'est autre chose que la Poste, la RATP ou EDF. C'est une INSTITUTION, c'est-à-dire qu'elle est fondatrice de la République : elle n'est pas là pour s'adapter aux contours fluctuants de la société, comme n'importe quel autre service public. Elle est là pour INSTITUER le peuple, c'est-à-dire arracher de jeunes individus à leurs traditions, cultures, croyances, superstitions ou ignorance pour les fondre dans un peuple de citoyens, citoyens libres de choisir ensuite leurs appartenances, citoyens éclairés par la Raison, citoyens dotés d'un esprit critique fondé sur les Humanités et les Sciences, citoyens capables d' "obéir mais aussi de résister" (Alain), citoyens aptes à désobéir à certaines lois pour obéir à des lois plus grandes, fondatrices de l'Humanité. Citoyens capables de penser et de dire non ("penser, c'est dire non"disait encore une fois Alain)
Remplacer l'Ecole de la République par une Ecole ouverte à la société, c'est renoncer à l'émancipation par LA Culture pour préférer les allégeances subies, qui enferment dans LES cultures d'origine. C'est abdiquer l'idéal du citoyen libre pour lui substituer un salarié-consommateur docile.
La co-éducation est donc une idée perverse à deux points de vue. Elle sous-entend que l'Ecole éduque alors qu'elle ne fait qu'instruire. Elle induit d'autre part l'idée que les parents ont leur mot à dire sur l'Ecole en tant que parents, et non en tant que citoyens, ce qui est une façon de soumettre l'Ecole à la demande sociale, c'est-à-dire de vider de sa substance l'Ecole.
Quand les parents auront fini de mettre la main sur l'Ecole, celle-ci sera morte et prospéreront alors les communautés cloisonnées, la soumission aux pouvoirs (politiques, économiques, médiatiques, religieux), l'inégalité.
Alain rappelait (en 1947) que toute démocratie aurait tendance à négliger l'instruction du peuple. Pis : le peuple laissé à lui-même ne voudra même plus s'instruire (c'était d'ailleurs pour cela que l'instruction avait été obligatoire). On y est...