Aimer cette société qu'on rêvait de changerUn parent d'élève avec qui je dialoguais me disait : "Les jeunes ne peuvent plus acquérir cette culture classique parce qu'on ne lit plus, et on ne lit plus parce que la culture a changé. Ils acquièrent une autre culture, la culture des technologies de l'information. Il s'agit d'un changement profond, un changement sur lequel toutes les réformes du monde, dans un sens ou dans l'autre, seront sans effet."
Sans doute, sans doute... mais avec ce genre de raisonnement on n'aurait jamais bâti l'École de Jules Ferry (même si celle-ci est en partie un mythe, je l'admets volontiers). On aurait considéré que la culture de nos arrière-grands-parents était définitivement limitée à leur terroir, que sa forme se résumait à l'oralité et que de toutes façons LEUR culture les interdisait d'accéder à LA Culture. Bref, on aurait adapté l'École à la société existante, et Molière serait encore aujourd'hui un étranger pour 90% des Français. Alors, quand aujourd'hui, on nous ressert la même soupe que celle des conservateurs du siècle passé, je m'énerve. Que la lecture régresse dans notre monde, c'est sans doute un fait. Que ce soit inéluctable : j'en suis moins sûr cependant.
Sur de nombreux forums Internet, des jeunes communiquent. Pour dire quoi ? souvent pas grand chose, rien qui ne dépasse leur univers quotidien, rien qui n'ait à voir, un peu, avec l'Universel, l'Autre. Parce qu'ils n'ont pas eu accès enfants à la lecture. Et quand ils ont une idée, elle s'exprime de façon pauvre, par manque de maîtrise de la langue. On en est là. On peut s'en satisfaire, en se disant que c'est l'époque qui veut ça, que le "Vicomte de Bragelonne" est désormais illisible par la majorité de notre jeunesse. Et bien, moi, je ne m'en satisfais pas.
Pas seulement par idéalisme. Mais aussi parce que je suis intimement convaincu que ce n'est pas fatal, autrement dit qu'on peut faire en sorte que les jeunes de demain soient à nouveau chez eux dans la langue française et dans le livre. Cela suppose d'être opiniâtre, volontaire, ambitieux. Cela suppose de savoir dire non à certaines choses. Cela suppose de refuser "la défaite de la pensée". C'est-dire de faire enfin de la politique.
En 1940, il était évident que la guerre était perdue et il fallait vraiment un ego surdéveloppé, une volonté inébranlable appuyée sur des principes, pour envisager que le combat valût la peine d'être mené. En 1940, les mêmes voix du renoncement s'élevaient, sur le même air de la fatalité. Mutatis mutandis, la situation est la même aujourd'hui. Le combat est aussi violent, l'issue également incertaine. Il oppose deux visions irréductibles de la Culture, de l'Homme, de sa place dans la société : la République contre la Barbarie douce.
D'un côté, la société de marché, avec des individus consommateurs, repliés sur leur tribu, aliénés par les grandes entreprises qui seront alors les seuls lieux de socialisation. Repli sur soi, communautarisme, conditionnement par la publicité, déclin du politique, matérialisme consumériste : on en mesure déjà les signes aujourd'hui. De l'autre, une société d'individus libres, libres de penser la société dans laquelle ils vivent, libres de choisir ou de renier leurs appartenances. Pour cela, il faut avoir eu accès à la Culture et à l'Abstraction, c'est-à-dire, à un moment ou un autre, accès au livre (penser est une activité solitaire), c'est-à-dire, accès à la langue.
Dans ce combat, le rôle de l'École est fondamental. Soit nous nous résignons, nous abdiquons toutes nos exigences en termes de Savoirs, nous renonçons à enseigner la littérature, l'histoire, les mathématiques. L'École devient alors un simple lieu de socialisation, de transition vers la société : on y apprend seulement à taper sur un clavier, à communiquer, à respecter l'opinion de son camarade, en plus des compétences professionnelles. Point final. Et on forme ainsi des individus pour la World Company. A l'exception d'une élite qui aura reçu une vraie instruction dans sa famille et dans des écoles prestigieuses.
Soit, on décide de continuer à enseigner de vrais contenus à l'École, à former le raisonnement, à transmettre des savoirs qui émancipent. C'est possible. Cela suppose d'aller à contre-courant des évolutions menées depuis 25 ans : restaurer la place de la lecture dès le primaire ; renforcer les horaires de français, de mathématiques et d'histoire au collège ; revenir sur l'utopie du collège unique ; rétablir redoublements et examens nationaux anonymes ; refonder l'École comme une institution qui instruit.
Mais, bien sûr, cela ne suffira pas. Refonder l'École est une condition nécessaire mais non suffisante. Il est difficile en effet de tenir à l'École un discours qui soit en contradiction avec celui qui est diffusé insidieusement dans la société. Il faut donc s'interroger également sur les contenus diffusés par la télé : elle est aujourd'hui le premier précepteur des enfants, pourquoi ne participerait-elle pas à l'éducation des enfants ? pourquoi ne serait-elle pas soumise à un cahier des charges ? Les formes et la place de la publicité sont également en cause, tout comme l'expansion du sport-spectacle. La liste n'est pas exhaustive.
On est en plein dans la politique. Jacques Muglioni écrivait en 1989 : "Est-ce par hasard, par inadvertance que la gauche s'emploie à défaire l'école qu'elle a jadis instituée, ou, si l'on préfère, à la transformer en un simple rouage aussi performant que possible de la société existante ? Comment la réforme sociale a-t-ellebien pu se muer en révolution culturelle ? Neserait-cepas que, sans même sans apercevoir, la gauche s'est mise à aimer cette société qu'elle rêvait naguère de changer ou tout au moins de rendre meilleure ?"